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Juin 1915

Mardi 1er juin 1915 - Brèves du buffet de la gare

C’est que j’en entends avec tout ce qui passe, y’ en a toujours un pour trouver plus embusqué que lui ! Pour preuve que la jalousie est une vraie épidémie, surtout chez les môssieurs aux uniformes tellement bien mis, qu’à mon avis, leur seul risque est de glisser sur du crottin de cheval dans les rues de la ville ! Au lieu de se taire et se faire oublier, ils bavassent comme des limaces, paraîtrait même que les cheminots seraient des planqués ?! Alors là, j’ai failli en avaler ma moustache ! Ils y montent comment au front nos valeureux soldats, à dos d’âne ? Le bilan 1914 de la compagnie PLM a de quoi leur rabattre le clapet, 3 000 trains en circulation pendant les quatre premiers jours de la mobilisation, 4 000 pour les mouvements des troupes du premier mois, le ravitaillement des armées a pris le relais et 1 600 trains servent maintenant uniquement à l’évacuation des malades et blessés. Et puis, faudrait se souvenir que ces hommes-là ont des fils et ne sont pas épargnés. L’inspecteur Calley n’a plus que ses yeux pour pleurer. Son plus grand, Marcel, avait quitté la banque pour entrer à l’école de Saint Cyr, son cadet, Maurice, était doué pour les sciences, 23 ans et déjà agrégé à Marseille, les deux sont partis comme lieutenant d’infanterie pour un voyage sans ticket retour, leur malheureux père n’a que leurs citations à l’ordre de l’armée pour se consoler. Rien d’autre, alors que les blessés infirmes à 60% touchent des pensions, 4 500 francs pour un colonel, 2 000 le lieutenant, l’adjupète vaut dans les 1 000 et le soldat de 1ère ou 2ème classe se débrouillera avec 500 francs. Elle va nous coûter chère cette guerre, y’a qu’à voir tous les blessés qui nous arrivent ces temps. Mademoiselle Ducret de Lange a du faire un appel aux dons des personnes charitables qui voudraient bien envoyer à l’ambulance de la gare des fruits, petits fromages, œufs et autres victuailles. On n’en a pas fini, un long train pavoisé de drapeaux et de fleurs s’est arrêté en gare, les Italiens ont mis l’ambiance à chanter à tue-tête Fratelli d’Italia, « vive la guerre, vive la France », tous rentrant au pays prendre les armes, ils en venaient même de Londres. Ça m’a rappelé la début août, quand nos Pioupious partaient joyeux comme des marmots… les Ritals aussi, je les porte pas trop dans mon cœur, mais je les plains quand même, pauvres gars…

Antonin

Vendredi 4 juin 1915 - Sac à patates ou sac à viande ?

J’ai pesté toute la journée ! Justine a bien tenté de me calmer, mais j’étais trop en pétard, rien n’y a fait, de la vapeur sortait de mes narines ! J’avais tout bien fait comme il faut, Dieu sait pourtant que j’ai la paperasse en horreur, aller au bureau de la mairie, m’assurer de la publication par le procureur de la République, trouver un fondé de pouvoir pour le représenter à notre mariage par procuration, et ce matin, patatras ! V’là que Marceau s’est fait épingler au tableau de chasse allemand, interné au camp de Cassel, va quand même falloir que je regarde dans quel coin de la Bochie ça se trouve ce patelin-là. Maudite cartomancienne, la Baroton, je ne voulais pas écouter ces sornettes, j’étais pas bien et je croyais trouver un peu de réconfort et quelques bons conseils… Elle m’a bien dit la bonimenteuse que je le reverrai mon Cupidon, mais elle s’est bien gardée de dire quand, à la Saint Glinglin ? Et qu’est-ce que je lis dans le journal de l’autre jour ? La sorcière recevait tellement de monde qu’un inspecteur de Lyon est allé la voir rue Charles Robin, elle a sorti ses cartes, il a sorti la sienne ! A cinquante francs certaines consultations, ce n’est plus de la voyance mais de l’escroquerie. Bien fait, elle voulait s’endormir sur son matelas de billets, elle n’aura plus que les fesses à l’air sur sa couche en prison ! Cette bonne nouvelle m’a redonné un petit coup de sang sur les joues, je passe à table et mon père qui remet le couvert… encore ses histoires de boulangers et de mitrons mobilisés, huit boulangeries ont fermées depuis le début de la guerre et les autres font comme elles peuvent. J’en ai soupé de sa ritournelle, à en avoir les dents du fond qui baignent ! Maman me connaît par cœur, comme si elle m’avait faite, elle m’a mise un petit coup de pied sous la table, trop tard, je lui ai dit au père qu’ici on manque peut-être de bras, mais on ne manque pas de farine, alors qu’en Allemagne ils mangent du pain KaKa à base de pommes de terre, une horreur à ce qui se dit, sûr que les prisonniers n’ont droit que de la caillasse. Alors le père m’a regardé droit dans les yeux, comme s’il voulait rentrer dans ma tête, et il m’a répondu tout doucement, « te fais pas de bile ma fille, vaut ben mieux finir dans un sac à patates que revenir dans un sac à viande ». J’en ai pleuré, pas de peine, de soulagement.

Eugénie

Lundi 7 juin 1915 - Demain sera un autre jour

« Mes chers parents. Si vous recevez cette lettre, c’est que mes dernières pensées auront été pour vous, je vais glisser ces quelques mots dans la poche de ma capote, je les écris la veille d’une attaque, la Division a déjà gagné deux lignes de tranchées et on a réussi à faire des prisonniers. Mon bataillon est en réserve, à n’entendre que les bruits de la bataille, sans rien voir, seulement attendre un ordre. Dans mon escouade, il y a une bonne ambiance à la rigolade et vous savez bien que votre fils ne donne pas sa part au chien, mais les mines sont graves cette fois, on entend les mouches voler et ce n’est pas ce qui manque ici en plein mois de juin. Nous autres de la classe 1915, on a déjà vu la mort tomber du ciel, on s’y habitue tant que les Allemands nous balancent quelques marmites à heure fixe, mais on n’est vraiment pas fiers à l’idée de passer par-dessus le parapet puis de courir à l’aveugle au beau milieu du crépitement des mitrailleuses. Les Anciens nous disent qu’on fera dans notre pantalon, peut-être une de leurs mauvaises blagues… C’est plutôt le contraire en ce moment, je pensais que je serai tout excité pour mon premier combat et que je foncerai comme au football-rugby en plaquant rudement l’adversaire avec ou sans ballon, là je me sens tétanisé, avant que je croise des Allemands, va falloir éviter les balles et personne ne sait faire. Comme je crois bien que nous allons remettre ça demain et que le 407e prendra son tour pour pousser encore plus en avant, qui sait, on finira peut-être à Berlin ? Sinon, quand un camarade vous enverra cette lettre, c’est que j’aurai fait mon devoir de jeune Français et ne serai plus de ce bas monde où j’aurai quand même connu plus de joies que de peines. Je vous embrasse tous, maman, papa, frérot, sœurettes, les oncles, tantes, cousins et cousines, vous tous que j’aime. A tous mes amis et les autres que je ne peux pas nommer ici, la place me manque, faites mes dernières amitiés. Adieu à tous, ne regrettez pas ma mort, j’aurai donné ma vie à mon pays et ma famille sera fière de moi ».

Joannes

Jeudi 10 juin 1915 - L’adieu à Bourg

Je vais le dire comme ça, toutes les bonnes choses ont une fin ! Ma logeuse en était toute retournée, elle m’a dit que la rue Gabriel Vicaire sera bien triste sans moi. Au Théâtre et au Modern Cinéma, ils ont fait la moue, j’étais plus qu’une ouvreuse, une attraction, je crois que les gens ont bien besoin de bonne humeur en ce moment. Elle est bizarre la vie quand même, suffit que vous partiez de quelque part pour que les gens vous disent des gentillesses que vous ne soupçonniez même pas ! Comme disait ma défunte mère, les boniments, sincères ou non, c’est toujours ça de pris, je laisserai au moins le souvenir d’une bonne fille. Voilà donc dix mois qu’un train m’a emmené loin de chez moi, sans savoir où et quand il s’arrêterait. Il est parti plein Sud, bien sûr que j’aurai aimé que le voyage se termine par un bain de mer. Ce fut Bourg, y’a sans doute pire et mieux. En arrivant ici, je me disais que le temps me tardait déjà de retourner à Belfort, je m’y suis quand même fait sans être dépaysée, il y a encore pas loin de mille Belfortains à vivre dans le coin. Les gens d’ici sont peu causants, je crois qu’ils aiment bien rester entre eux, pas besoin d’avoir la peau colorée pour se sentir étranger, les Lyonnais vivent pas si loin mais les Bressans leur font bien comprendre qu’ils n’en ont pas besoin. Méfiants au premier abord, ils sont en revanche fidèles en amitié, faut le temps d’attendre, ce sont des gens droits dans le fond, plutôt bornés mais pas méchants. Moi, si je donne l’impression de brasser de l’air, je suis une grosse travailleuse, ils aiment bien ça, ici on est respecté si on sait se donner de la peine. Pour tout dire, c’est une ville avec une âme de paysan. Mais on a tous un chez-soi, je vais retourner dans le mien, Belfort est une ville d’ouvriers et de militaires, maintenant les premiers ne travaillent plus que pour les seconds. En quelques jours du mois d’août, près de 25 000 habitants ont été envoyés dans le Doubs, le Jura, l’Isère et l’Ain, juste le temps de prendre quelques habits et de donner les clés à la Mairie qui a posé des scellés sur les portes d’entrée. La ville est encore en état de siège, les portes se ferment à 20 heures et y’a plutôt intérêt à connaître le mot de passe, on m’a raconté que la police avait arrêté le Sénateur Thierry qui a eu un trou de mémoire. Mais la vie a repris avec le printemps, les concerts du dimanche ont recommencé et les cafés rouverts, l’état de siège sera levé bientôt et Léontine va redormir dans sa chambre avec son homme ! Ça m’émoustille rien que d’y penser, même si je sais qu’il va me faire la vie. Quant aux autres, ils cesseront enfin de me déconsidérer comme une bouche inutile, c’est bon de retrouver sa dignité !

Léontine

Dimanche 13 juin 1915 - Les pompiers à l’Honneur

Où avais-je la tête ? Le décès inattendu de Jean Claude Lagente a du me la mettre à l’envers ! Donnant des nouvelles de mes sapeurs mobilisés, j’ai omis de citer le plus illustre d’entre eux, Claudius, le caporal Favier, un ouvrier du livre. Ce Burgien pure souche ne s’est pas fait connaître comme typographe au Courrier de l’Ain, c’est notre champion, un Hercule aux multiples exploits. Gymnaste de haut vol à l’Alouette des Gaules dès son jeune âge, il s’est mis aux poids et haltères pour finir sous-champion d’Europe, mais c’est en lutte gréco-romaine qu’il excella, on lui prête la création d’une prise, la ceinture avant, il m’étonnerait que Spartiates et Légionnaires l’ignorèrent mais ils oublièrent plutôt de lui donner un nom ! A plus de 35 ans, cette force de la nature ne s’est pas arrêtée de défier les éléments, joueur de football-rugby à l’US Bressane et jamais mal ! Ce n’était donc pas possible que la France parte en guerre sans un gars comme ça, les dames portent bien mieux les bijoux que les vitrines ! En bon sapeur, il est parti à Epinal dans un régiment du Génie, personne ne sait trop sur quelle ligne du front il peut être à l’instant, je ne sais qu’une chose, pas de nouvelle, bonne nouvelle ! Lui qui aime les coupes et les médailles, il aurait été fier s’il était encore parmi nous. Quoique ma modestie puisse en souffrir, j’ai eu le privilège d’être choisi dans la dernière promotion de la Légion d’Honneur, Le Courrier de l’Ain de Claudius a usé de mots m’allant droit au cœur, « éducateur aimé de ses hommes, prêchant l’exemple, véritable soldat de notre démocratie ». A travers le capitaine, c’est toute la compagnie des pompiers de la ville qui se voit honorer, une distinction bénéfique pour le moral de tous, nous nous sentions délaissés avec ce sentiment que seuls les militaires méritaient de la considération. Serait-ce le sentiment d’un devoir accompli ? Je m’accorde davantage de sorties récréatives. Profitant du magnifique temps de ce dimanche, j’ai suivi la course de classement des Jeunes Cyclistes Bressans, parcours de 35 kilomètres entre les routes de Lyon et de Saint-Denis. Comme les crevaisons ont eu raison des favoris de l’épreuve, l’aîné des Mermillon a gagné sur sa bicyclette Panneton. Suite à la distribution arrosée des prix au café Monniez, un sympathique banquet fut servi à l’hôtel des Dombes et on me fit le plaisir de figurer parmi les convives. Le temps d’une journée, nous nous crûmes revenus une année plus tôt.

Anthelme

Mercredi 16 juin 1915 - Dieu reconnaîtra les siens

Aux soins ces dernières semaines dans la salle numéro 3 dite la chambre des officiers, ils ne sont que deux, un lieutenant territorial souffrant de troubles cardiaques qui nous est arrivé de Toul, et le colonel Barjonet commandant le 106e RI, mais quel colonel ! Un chef devenu l’objet d’un véritable culte depuis la très fameuse bataille des Eparges. Il en défile des personnalités, militaires aux uniformes clinquants chamarrés de décorations et de galons en abondance, notables en costumes trois pièces et à chapeau mou, ils ont tous eu vent de ses exploits, s’en répandent, à celui qui aura le verbe le plus haut, et s’abreuvent de leurs propres mots. Drapé dans sa dignité, le colonel acquiesce poliment à leurs propos. Dès le mois de février, son régiment enleva la crête transformée en forteresse, l’évacua sous un feu nourri d’artillerie, la repris à force de courage et résista à de furieuses contre-attaques au prix de lourdes pertes. Comme il restait des mamelons à conquérir, nos braves reprirent l’offensive début avril, le colonel blessé refusa son évacuation. Les Allemands n’en restèrent pas là et s’obstinèrent trois jours durant avec acharnement, si je n’ai pas retenu les noms des multiples armes utilisées en cette occasion, la cote 340 revenait toujours dans les conversations. La situation devenant périlleuse, le colonel forma un groupement des survivants de trois régiments et il fut blessé à la jambe droite une seconde fois. Il n’est point dans mes habitudes de relater les récits de guerre, j’en conçois même un certain effroi, mais à force de les entendre, leur violence perd étrangement de son acuité. Je dois avouer que ma tâche d’infirmière était des plus paisibles, jusqu’au jour où j’ai senti mes gestes moins sûrs, doigts tremblotants et jambes molles, la fièvre monta en quelques heures. Sœur Marie-Delphine s’enquit de mon état, elle apposa une main sur mon front moite et brûlant puis ordonna que l’on me mène sans délai à la Congrégation afin de m’y aliter et me faire boire un grand bol de tisane. Comme l’on dit si pudiquement, j’ai contracté une maladie en service. Il est inévitable que nous soyons au contact de patients contagieux, les médecins nous assurent que les soignants finissent par être immunisés de presque tout. Cela est souvent vrai, Dieu a du choisir de me mettre à l’épreuve, peut-être me rappelle-t-il à mes vœux de prière et de recueillement ? La Supérieure, Sœur Florence nous le répète à l’envi, chaque homme meurtri incarne le visage du Christ, il nous accorde sa miséricorde pour notre dévouement. Mes pensées se tournent vers tous les blessés soulagés, elles me guériront.

Sœur Anne

Samedi 19 juin 1915 - Voilà l’été…

Dans deux jours, l’été est là. Je ne sais pas s’il faut s’en réjouir, le beau temps et les longues journées donnent aux états-majors la manie de l’offensive aux allures de casse-pipes comme on dit dans les fêtes foraines ! Après dix bonnes journées d’exercice à Varangéville et Haraucourt proches de Nancy, nettoyage du cantonnement et départ pour Saint-Clément à côté de Lunéville. Mouvement en automobiles, les grands chefs ont ménagé nos gambettes et paturons, mais qu’est-ce qu’on en a bouffé de la poussière ! Ma section a posé son barda dans la ferme Edmond Fontaine et le reste de la compagnie dans la Maison Criquet, on y est plutôt bien, une bonne paille dans la grange et y’a moyen de dégotter lait, œufs, poulets, lapins et un petit pinard qui se laisse boire, faut bien faire la poussière ! Ici, pas de risque d’avoir les Boches sur le râble, on le croyait tellement, on était aux petits oignons, jusqu’à la visite des Taubes que la ligne de front n’arrête pas, la 21e compagnie a eu un tué par éclat d’obus (Lutz) et deux blessés légers soignés sur place et remis sur pied le lendemain (Chapellier et Charbin). Puis le 223e s’est mis en marche vers là où l’on entend toujours plus fort le bruit des canons. Nuits à la fraîche, personne ne nous voit du ciel au milieu des bois. Et voilà que nous y sommes, renforcés par un bataillon du 230e RI, un autre du 217e et un peloton du groupe cycliste de la division. Notre colonel, Bluzet, est à la manœuvre pour s’emparer des crêtes à l’Est et au Nord de Reillon. Rassemblement prévu au bivouac à 20h, l’artillerie va leur plomber l’arrière-train autour des 22 heures, l’assaut sera lancé, vaudrait mieux régler l’affaire avant 3h et le lever du jour, sinon les batteries allemandes feront un beau carton. Alors en attendant, avec les gars de mon escouade, j’y repense… C’est vraiment la faute à pas de chance, Marie est arrivée le jour-même de mon départ d’Haraucourt, nous nous sommes ratés de peu. Dans la petite auberge où nous avions rendez-vous, je l’ai vu à la fenêtre quand ma section a passé le canal, j’ai fait clignoter ma lampe électrique, elle m’a répondu en bougeant sa lanterne à essence. Je venais de recevoir sa lettre, elle attend un enfant, pourvu que cette fichue guerre nous laissent le temps de faire d’autres petits !

Célestin

Mardi 22 juin 1915 - L’hommage aux morts

Je ne taris pas d’éloge sur Louis Parant, infatigable pèlerin sur le chemin du service à autrui. Il m’avait entrepris de sa volonté de créer un centre de rééducation professionnelle pour les mutilés de guerre, une noble intention qui est dorénavant de notoriété publique. Si l’idée venait à se concrétiser dans notre ville, l’Institution Carriat me semble des plus adaptés en sa qualité d’école des métiers du bois et des métaux. Subsistent néanmoins quelques obstacles, la mobilisation des maîtres d’atelier et la réquisition des locaux par l’armée, ils ont déjà servi en 1914 pour emprisonner les suspects d’origine allemande, l’escadron du Train des équipages doit les libérer cet été mais nous serons contraints d’accueillir les classes de jeunes filles tant que le lycée de jeunes filles servira d’hôpital militaire. Quel casse-tête de devoir tout faire ! Louis Parant a en revanche mené à bien une autre œuvre pour qu’un hommage digne soit rendu à nos morts pour la Patrie. En sa qualité de président du syndicat d’initiatives, il a rassemblé vingt-cinq sociétés, amicales de conscrits et groupements patriotiques. Une seule réunion a suffi à l’approbation unanime d’un cérémonial, et la société d’horticulture s’y est associée par la remise d’un bouquet de fleurs naturelles pour chaque enterrement militaire. Nous eûmes ainsi le plaisir de rendre les honneurs civils et militaires aux funérailles d’un vaillant Diable Bleu décédé à l’Hôtel-Dieu des suites de ses blessures. En l’absence de sa famille aveyronnaise, une escouade du 23e de ligne lui présenta les armes, et le service religieux accompli, il fut mené dans sa dernière demeure par un corbillard pavoisé de drapeaux tricolores. Si les passants se découvrirent par respect sur son passage, ne participèrent aux obsèques que des membres de l’Hommage, un délégué de la Croix Rouge, deux conscrits de la classe 1917 et les représentants de la presse. Je pense, en cette circonstance, à la veuve d’un vieil ami d’enfance. Marie-Louise s’était indignée de l’indifférence de nos concitoyens. Une visite de courtoisie s’impose, mon épouse se fera un devoir de m’accompagner. Une joie ? Je crains que ce mot soit banni de notre vocabulaire depuis trop longtemps.

Stanislas

Vendredi 25 juin 1915 - Côte 627

Je croyais avoir déjà tout vécu, comme si le pire ne devait rester qu’un lointain souvenir et ne pouvait en aucun cas rimer avec l’avenir. Jamais je n’eus cru connaître pareil déchainement de fureur. Jusqu’à ce 22 juin après-midi quand le ciel nous est tombé sur la tête, pas moins de 15 000 projectiles en moins de douze heures sur Martignon, la Fontenelle et la cote 627. Les mots ne manquent pas pour les décrire et les maudire, boîte aux lettres, bouteille, charrette, enclume, gros noir, marmite, métro, mirabelle, pigeon, pipe, seau à charbon, tortue, valise diplomatique, zin-zin, et j’en passe … Chaque bombardement crée son univers de destruction. Nous devinions que se tramait un mauvais coup, la fréquence des avions allemands d’observation, un ouvrage fraîchement creusée et masquée en avant de leurs lignes, nous suspectâmes le débouché d’un souterrain grâce à la couleur de la terre jetée sur le remblai, elle était passée en quelques jours du rougeâtre au noirâtre. Déluge de feu tout droit sorti des enfers du canon, ensevelissant les hommes dans les tranchées et les boyaux, enfonçant les abris et leurs escouades, une tuerie réduisant le 1er bataillon en charpie. Les premières explosions m’ont brutalement sorti de ma sieste digestive, je me suis précipité au poste de commandement, téléphone coupé, la terre tremble et les dernières maisons du village s’écroulent recouvrant le sol d’une poudre de tuiles. Un agent de liaison accourt, affolé et à bout de souffle, les capitaines Marion, de Buttet et Gaillard sont grièvement touchés, trois chefs de bataillon sur le flanc en un quart d’heure. Mon devoir est de les remplacer sur le champ, à peine ai-je fait mes premiers pas au dehors qu’un obus de 210 provoque une énorme détonation. Un genou à terre, je ne sens plus rien, mes oreilles bourdonnent, ma vue se brouille, tout s’éteint. Réveil à l’hôpital Saint-Charles de Saint-Dié. J’apprends que l’infanterie allemande a pris nos positions dévastées, nos renforts ont contre-attaqué le lendemain avec succès, chacun s’en est retourné dans son camp. Le 23e a eu 50 tués, 150 blessés et 250 disparus, je crains que ces derniers n’aient pas été faits prisonniers, nous retrouverons les débris de leurs corps épars lorsque leurs camarades creuseront pour remettre en état les tranchées. Prostré au fond de mon lit, le moindre bruit me fait sursauter, mes mains m’ont palpé, lentement, je suis entier, vivant. 

Honoré

Lundi 28 juin 1915 - Épilogue

Quel bel après-midi de juin ! Assise à l’ombre du marronnier, j’entendais les gazouillis des moineaux voletant de branche en branche. Je prodiguais quelques conseils à Félix, uniquement par acquis de conscience, cet homme a la main verte, et la patience d’acquiescer placidement à tout ce que lui dit sa maîtresse de maison. A l’instant même où j’allais m’assoupir, des bribes de voix résonnèrent dans le vestibule, je distinguai nettement les petits pas pressés de Clarisse qui apparut pour m’annoncer la visite impromptue de Monsieur l’Adjoint au Maire, ce cher Stanislas, toujours fidèle en amitié depuis que mon mari nous a quittés. Son épouse était accrochée à son bras, elle est petite et si discrète qu’elle donne l’impression de se cacher sous son grand chapeau. Je les accueillis avec un plaisir non dissimulé, alors que Clarisse se hâtait de nous apprêter des boissons fraîches et une assiette de gâteaux secs confectionnés par ses soins au petit matin. Une fois échangées quelques aimables phrases coutumières, nous devisâmes des dernières nouvelles de ce 330e jour de guerre : lutte d’artillerie en Belgique et Lorraine, des combats en Argonne avec usage de liquides enflammées par les Allemands, une femme tuée par une bombe à Saint-Dié dans les Vosges, des affrontements à la baïonnette contre les Turcs dans le Caucase, les Alpins italiens à l’assaut des sommets des Dolomites, la démission du Ministre de la Guerre en Russie. Éloignée des théâtres d’opération, notre ville n’en est pas moins épargnée. Un ancien colonel du 133e RI a été tué aux Dardanelles, les autorités se préoccupent de l’avenir des grands blessés invalides de guerre. Nous apprenons également la mort au champ d’honneur d’Adolphe Alphonse Noblet et de François Fontanel, nous avons une pensée émue pour leurs parents, encore des volets clos dans deux maisons en deuil, rue Charles Robin et Faubourg de Mâcon. Au cours de notre conversation, je me souvins avoir été le témoin d’un accident de la circulation et de m’être amèrement plainte auprès de Stanislas de la vitesse excessive des automobiles et du pavage insuffisant dans les rues principales. Nous ne savions pas encore que ce jour même était assassiné à Sarajevo l’Archiduc d’Autriche François-Ferdinand. Nous étions loin d’en imaginer les conséquences tragiques sur l’état du monde et les bouleversements dans la vie de chacun d’entre nous… Un an déjà, et ce sentiment que rien ne sera plus comme avant…

Marie-Louise

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